En 2026, qu'attendent les Français du réemploi et de la consigne ?

Publié le 18 mars 2026 à 15:05

Entre plébiscite massif et infrastructure insuffisante, le paradoxe du réemploi alimentaire en France

0,74 %. C'est le taux d'emballages alimentaires effectivement réemployés en France en 2024, selon l'Observatoire national du réemploi de l'ADEME. Soit un peu plus de 700 000 unités — dont 87 % sont des bouteilles de boissons, là où l'infrastructure existe déjà.

En face : 93 % des Français favorables à la consigne. Un score stable depuis deux ans, confirmé par deux instituts indépendants, deux commanditaires différents, deux méthodologies distinctes.

Et en ligne de mire : 10 % d'emballages réemployables exigés d'ici 2027 par la loi AGEC — soit multiplier par 13 le taux actuel en moins de quatre ans.

C'est le paradoxe central du réemploi alimentaire en France en 2026. Pas un problème de volonté. Un problème d'infrastructure.

Ce que les Français font vraiment

 

 

 

 

Les intentions ne manquent pas. Mais les pratiques régulières, elles, racontent une autre histoire.

Selon l'étude Toluna/Harris Interactive pour Citeo (novembre 2025, 1 003 personnes), un Français sur deux seulement — 51 % — réalise au moins une action de réemploi de manière régulière. Les gestes les plus fréquents sont l'achat de recharges plutôt que de contenants neufs (26 %), l'utilisation d'écocups lors d'événements (20 %), la consigne alimentaire (18 %), le vrac (15 %) et l'apport de ses propres contenants en restauration à emporter (13 %).

Le réemploi le plus pratiqué est celui qui s'est glissé discrètement dans le parcours d'achat — les recharges de lessive, de café, de cosmétiques. Les pratiques qui nécessitent une infrastructure dédiée restent minoritaires. Non par manque de volonté, mais par manque d'opportunités.

NielsenIQ confirme en décembre 2025 (8 400 panélistes) : 32 % des foyers français ont acheté en vrac ou en consigne alimentaire au cours des 12 derniers mois, après plusieurs années de recul. La courbe repart à la hausse — +1 point pour le vrac, +2 points pour la consigne alimentaire

 

Les freins réels — pas ceux qu'on croit

Les études sont unanimes sur un point : le frein n°1 n'est pas le prix, ni la complexité, ni le manque de motivation écologique.

C'est le manque de points de retour à proximité, cité par 64 % des Français comme premier obstacle (CSA/Citeo, juin 2025) et 76 % dans le baromètre Ipsos BVA/Reloop Platform (octobre 2025). Le deuxième frein est le stockage des emballages vides à domicile (33 %).

Le premier critère pour acheter en consigne ? Trouver le système dans son magasin habituel (43 %), devant même la proximité du domicile (35 %). La demande est là — c'est l'offre qui n'est pas encore au rendez-vous.

79 % des Français souhaitent une offre plus importante d'emballages réemployables lors de leurs courses alimentaires (Toluna/Harris). 68 % pour la restauration à emporter. 79 % pour les envois de colis.

Un paradoxe générationnel instructif

 

 

Les 18-24 ans sont les moins bien informés sur la différence entre consigne pour réemploi et consigne pour recyclage — 45 % ne font pas la distinction. Ils sont aussi ceux qui jettent le plus leurs bouteilles dans des poubelles classiques hors domicile (48 %).

Mais ce sont aussi les plus favorables à la consigne obligatoire (85 % des moins de 35 ans) et les plus susceptibles de changer de comportement si le système était mis en place (81 %). C'est un public sans les habitudes, mais avec la disposition. Le levier est l'infrastructure — pas la pédagogie.

Qui doit agir en premier ?

L'étude Toluna/Harris pose directement la question des responsabilités. Les grandes enseignes arrivent en tête (67 % leur attribuent un rôle prioritaire), devant les collectivités territoriales (64 %), l'État (63 %) et les citoyens eux-mêmes (62 %).

Les Français ne cherchent pas un coupable unique. Ils attendent une mobilisation coordonnée — et ils se comptent eux-mêmes dans l'équation. 62 % reconnaissent leur propre responsabilité, ce qui est rare dans ce type d'enquête.

Le cadre réglementaire : l'accélération est en marche

Trois textes structurent désormais le paysage pour les industriels et les distributeurs.

La loi AGEC (2020) et son décret d'application d'avril 2022 fixent un objectif de 10 % d'emballages réemployables mis sur le marché d'ici 2027.

Le règlement européen PPWR, adopté fin 2024, va plus loin : 10 % de réemploi pour les boissons d'ici 2030, et 40 % d'ici 2040. Rapporté aux 0,74 % actuels, l'objectif 2030 implique de multiplier le taux par plus de 13 en moins de six ans.

Le décret vrac n°2025-1102 du 19 novembre 2025 oblige les commerces de plus de 400 m² à consacrer 20 % de leur surface à des produits sans emballage primaire d'ici 2030. C'est un signal fort pour la grande distribution — et une opportunité concrète pour les producteurs dont l'offre réemployable contribue à cet objectif.

Ce qui se passe déjà sur le terrain

Depuis juin 2025, le dispositif ReUse Citeo expérimente le réemploi mutualisé à grande échelle dans 4 régions pilotes — Bretagne, Normandie, Pays-de-la-Loire, Hauts-de-France. Plus de 350 magasins déployés, 140 références, 30 millions d'emballages R-Cœur en circulation, 16 millions de Français concernés.

En parallèle, la coalition Défi Vrac (Bel, Danone, Lesieur, Famille Michaud) structure l'offre vrac en GMS. Et six grandes marques de spiritueux — Ricard, Get 27, Picon, Cointreau, Menthe-Pastille, Giffard — testent la consigne pour réemploi dans 350 magasins Carrefour et Monoprix en 2026, avec une consigne fixée à 50 centimes.

La filière se structure. Les pionniers prennent de l'avance.

Ce que cela signifie pour les marques et les industriels

Le consommateur ne constitue pas le frein. Il attend que l'offre vienne à lui.

Pour les fabricants d'emballages, l'enjeu de 2026 est de passer de la conception d'un produit "jetable optimisé" à celle d'un "actif logistique durable" — robuste, lavable, traçable, interopérable avec les opérateurs de réemploi. La standardisation des formats (bouteille R-Cœur, EMA bière, VCB vin) n'est plus une option : c'est la condition d'accès aux dispositifs mutualisés.

Pour les marques agroalimentaires, le cadre réglementaire transforme ce qui était une démarche volontaire en obligation. Celles qui anticipent maintenant — en testant des filières de collecte, en rejoignant les expérimentations ReUse — se donnent le temps d'apprendre avant que l'obligation ne s'impose à leurs concurrents.

La consigne est perçue par les Français comme un système "de bon sens", plus lisible et plus traçable que le tri sélectif dont la chaîne est profondément remise en question. C'est une fenêtre de confiance rare — et temporaire.

📬 Cet article inaugure une série d'analyses approfondies publiées chaque mois sur la newsletter VigieFoodPack. Le prochain épisode — "Ce que les Français veulent vraiment : les tendances conso 2025-2026 décryptées" — sera disponible le 31 mars pour les abonnés.

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📌 Sources utilisées

 

 

 

Voici les principales sources utilisées pour cet article :

  1. Communiqué de presse de Syndifrais concernant le lancement du projet ReUse pour le réemploi des emballages de produits laitiers frais.
  2. Une étude exhaustive de CSA Research pour Citeo intitulée « Les Français et la consigne » (juin 2025).
  3. Un rapport de NielsenIQ réalisé pour Réseau Vrac & Réemploi sur les habitudes de consommation en vrac et le bilan du « Mois du Vrac & du Réemploi » (décembre 2025).
  4. La nouvelle étude Léko sur la désirabilité du réemploi : Un article présentant les résultats d'une enquête de Léko, menée avec Circul'R et Appinio, sur les motivations et les freins des consommateurs face au réemploi.
  5.  Une présentation regroupant des données sur le tonnage des emballages en France, la pollution plastique et un benchmark des initiatives régionales (ADEME, CITEO, Régions).
  6. Un rapport du Conseil National de l'Économie Circulaire (CNEC) incluant les contributions de Zero Waste France, de la FCD et de LIDL sur la perception citoyenne de la consigne.
  7.  Une étude de Toluna / Harris Interactive pour Citeo analysant l'engagement des Français dans l'économie circulaire et le réemploi (novembre 2025).
  8. Le rapport final de l'ADEME (réalisé par EY et RDC Environment) sur les impacts techniques, économiques et environnementaux de la consigne pour recyclage (juin 2023).
  9. La 2ème édition du baromètre d'Ipsos BVA pour Reloop sur l'adhésion des Français à la consigne des emballages de boissons (octobre 2025).